La Ḥabasha (Abyssinie), première terre d’accueil des musulmans

TAHA ACADEMY 30 octobre 2026 5 min de lecture
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Avant Médine, c’est en Afrique, chez le Négus de la Ḥabasha, que les premiers musulmans trouvèrent refuge. Les deux émigrations, le discours de Jaʿfar, la mort du Négus et la prière sur l’absent selon les quatre écoles.

En bref

Huit ans avant l’Hégire vers Médine, une petite troupe de musulmans persécutés à La Mecque traversa la mer Rouge pour se réfugier en Ḥabasha, l’ancien royaume d’Aksoum, sur les terres de l’Éthiopie et de l’Érythrée actuelles. Ils y furent protégés par le Négus (an-Najāshī), un roi chrétien qui finit par croire au message du Prophète ﷺ. C’est en Afrique que l’islam trouva sa première terre d’accueil.

Pourquoi la Ḥabasha ?

Vers la cinquième année de la prophétie, les persécutions de Quraysh contre les musulmans les plus faibles devinrent insupportables. Le Prophète ﷺ conseilla à ses compagnons de partir vers la Ḥabasha. Les biographes rapportent qu’il décrivit son roi comme un souverain auprès de qui personne n’est opprimé (Ibn Isḥāq, rapporté par Ibn Hishām, as-Sīra an-nabawiyya).

Les deux émigrations

La première émigration

En rajab de la cinquième année de la prophétie (vers 615), onze hommes et quatre femmes quittèrent La Mecque en secret, parmi eux ʿUthmān ibn ʿAffān et son épouse Ruqayya, fille du Prophète ﷺ. Ils embarquèrent sur deux navires marchands et arrivèrent sains et saufs. Ayant entendu dire que Quraysh avait embrassé l’islam, plusieurs revinrent : la nouvelle était fausse.

La seconde émigration

Les persécutions redoublèrent, et un groupe plus nombreux partit à son tour : plus de quatre-vingts hommes selon Ibn Isḥāq, sans compter les femmes et les enfants. Jaʿfar ibn Abī Ṭālib, cousin du Prophète ﷺ, était parmi eux.

Face au Négus : le discours de Jaʿfar

Quraysh envoya ʿAmr ibn al-ʿĀṣ et ʿAbd Allāh ibn Abī Rabīʿa, chargés de présents, pour obtenir l’extradition des réfugiés. Le Négus refusa de livrer qui que ce soit avant de les entendre. Jaʿfar prit la parole : il décrivit la vie de son peuple avant l’islam (adoration des idoles, rupture des liens de parenté, oppression des faibles), puis le message du Prophète ﷺ : adorer Allah seul, dire la vérité, rendre les dépôts, honorer les liens de parenté. À la demande du roi, il récita le début de la sourate Maryam, et le Négus pleura.
Le lendemain, ʿAmr tenta de retourner le roi en l’interrogeant sur ce que les musulmans disent de Jésus. Jaʿfar répondit :

هُوَ عَبْدُ اللَّهِ وَرَسُولُهُ وَرُوحُهُ وَكَلِمَتُهُ أَلْقَاهَا إِلَى مَرْيَمَ الْعَذْرَاءِ الْبَتُولِ

« Il est le serviteur d’Allah, Son messager, Son esprit et Sa parole qu’Il a déposée en Marie, la vierge consacrée. » (Aḥmad, al-Musnad, n° 1740, rapporté par Umm Salama)
Le Négus prit un bâton sur le sol et déclara que Jésus ne dépassait pas ce que Jaʿfar venait de dire, ne serait-ce que de l’épaisseur de ce bâton. Il renvoya les émissaires de Quraysh et rendit leurs présents. Umm Salama témoigne : « Nous trouvâmes en lui le meilleur des voisins. » (Aḥmad, n° 1740 ; chaîne jugée bonne, ḥasan, par les spécialistes)

Une terre de sécurité

  • Les musulmans y pratiquèrent leur religion en paix pendant de longues années.
  • C’est en Ḥabasha que fut conclu le mariage du Prophète ﷺ avec Umm Ḥabība bint Abī Sufyān ; le Négus versa la dot en son nom (Abū Dāwūd, n° 2107).
  • Jaʿfar et ses compagnons ne rejoignirent Médine qu’en l’an 7 de l’Hégire, au moment de la conquête de Khaybar. Le Prophète ﷺ dit à ces « gens du bateau » :

وَلَكُمْ أَنْتُمْ أَهْلَ السَّفِينَةِ هِجْرَتَانِ

« Et vous, gens du bateau, vous avez deux émigrations. » (al-Bukhārī, n° 4230)

La mort du Négus et la prière sur l’absent

Abū Hurayra (qu’Allah l’agrée) rapporte :

أَنَّ رَسُولَ اللَّهِ ﷺ نَعَى النَّجَاشِيَّ فِي الْيَوْمِ الَّذِي مَاتَ فِيهِ، خَرَجَ إِلَى الْمُصَلَّى، فَصَفَّ بِهِمْ وَكَبَّرَ أَرْبَعًا

« Le Messager d’Allah ﷺ annonça la mort du Négus le jour même où il mourut. Il sortit vers le lieu de prière, aligna les fidèles en rangs et prononça quatre takbīr. » (al-Bukhārī, n° 1245 ; Muslim, n° 951)
Jābir rapporte que le Prophète ﷺ dit ce jour-là :

قَدْ تُوُفِّيَ الْيَوْمَ رَجُلٌ صَالِحٌ مِنَ الْحَبَشِ، فَهَلُمَّ فَصَلُّوا عَلَيْهِ

« Aujourd’hui est mort un homme vertueux d’Abyssinie : venez prier sur lui. » (al-Bukhārī, n° 1320)
Le nom du Négus était Aṣḥama (al-Bukhārī, n° 1334).

La prière sur l’absent selon les quatre écoles

  • Ḥanafites : la prière funéraire sur un absent n’est pas légiférée, car la présence du défunt devant l’imam est une condition. La prière sur le Négus est propre au Prophète ﷺ (ad-Durr al-mukhtār, avec Radd al-muḥtār d’Ibn ʿĀbidīn).
  • Mālikites : même position : on ne prie que sur un défunt présent (al-Qarāfī, adh-Dhakhīra).
  • Shāfiʿites : elle est légiférée sur tout défunt qui se trouve hors de la ville, par l’intention, en faisant face à la qibla (an-Nawawī, al-Majmūʿ).
  • Ḥanbalites : elle est légiférée, mais seulement dans le mois qui suit le décès (Ibn Qudāma, al-Mughnī).

D’autres savants, dont Ibn Taymiyya et Ibn al-Qayyim, ne la retiennent que pour un défunt sur qui personne n’a prié, comme ce fut le cas du Négus.

Ce qui est moins sûr

  • La description du Négus comme un roi « auprès de qui personne n’est opprimé » vient des récits de la Sīra (Ibn Isḥāq) ; sa chaîne n’a pas la solidité des recueils authentiques.
  • Le nombre exact des émigrants varie selon les sources (dix, onze ou douze hommes pour la première émigration).
  • Certains exégètes lient les versets 82-83 de la sourate al-Māʾida à des chrétiens venus de Ḥabasha ; ce lien n’est pas établi avec certitude.
  • L’année de la mort du Négus est discutée ; l’an 9 de l’Hégire est la date la plus citée.

Ce que cette histoire nous enseigne

  • L’islam a été accueilli en Afrique avant même d’être établi à Médine.
  • La justice d’un roi non musulman a protégé les croyants : la reconnaissance de cette justice fait partie de la fidélité aux faits.
  • Plusieurs grandes figures de la première communauté étaient elles-mêmes originaires de la Ḥabasha, comme Bilāl et Umm Ayman.

Sources

  • al-Bukhārī, Ṣaḥīḥ, n° 1245, 1320, 1334 et 4230 ; Muslim, Ṣaḥīḥ, n° 951.
  • Aḥmad, al-Musnad, n° 1740 (récit d’Umm Salama) ; Abū Dāwūd, Sunan, n° 2107.
  • Ibn Hishām, as-Sīra an-nabawiyya (d’après Ibn Isḥāq) ; Ibn Ḥajar, Fatḥ al-Bārī.
  • Ibn ʿĀbidīn, Radd al-muḥtār ; al-Qarāfī, adh-Dhakhīra ; an-Nawawī, al-Majmūʿ ; Ibn Qudāma, al-Mughnī.

Pour aller plus loin

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Écoles présentées : Ḥanafite · Mālikite · Shāfiʿite · Ḥanbalite. Les avis sont exposés à égalité, avec leurs preuves et leurs sources.

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